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Une région isolée

Aujourd’hui, c’est ma fête et c’est aussi mes vacances d’été. J’en ai profité pour retourner au Saguenay–Lac-Saint-Jean, là d’où je viens. Le seul lien de transport en commun qui unit la région au reste du Québec — l’autocar — est rouvert depuis peu et il ne m’est plus complètement impossible de m’y rendre. J’en ai profité.

Historiquement, la région a toujours été très coupée du reste de l’Amérique du Nord : la plaine du lac Saint-Jean, la vallée et le fjord du Saguenay sont complètement encerclés par les Laurentides. Avant l’invention de l’automobile, cette chaîne de montagnes était pratiquement infranchissable, isolant par le fait même les premiers colons venus de Charlevoix et de la Côte-du-Sud. Leurs descendants, les Saguenéens et les Jeannois d’aujourd’hui, ont donc développé une identité, une culture et un accent très distincts.

Au sein de la région, mon village natal Lac-Bouchette, est lui même isolé. il est tout au Sud du du lac Saint-Jean sur la frontière avec la Haute-Mauricie et situé dans une petite vallée au beau milieu des montagnes. Au contraire, la plupart des autres localités sont situées dans la plaine, sur les berges du lac, tout le tour de celui-ci. Pour les habitants du reste de la région, aller dans mon village, représente donc un assez long détour. Nous étions assez isolés pour que je me souvienne clairement d’une époque de ma petite-enfance où des produits alimentaires considérés de base aujourd’hui n’étaient pas du tout courants ici sans faire un long voyage vers la ville. Je pense, entre autres, aux poivrons d’une couleur autre que verte.

Lago Buchete, EE. UU. MM.

Je parle de cela, car pour mon souper de fête, j’ai demandé à ma mère de me préparer une recette de mon grand-père maternel (Papi). Le nom de ce plat est assez particulier et témoigne de l’isolement géographique de la région. Il s’appelle curieusement « steak mexicain ». Pourtant, vous chercheriez longtemps le quartier mexicain de Lac-Bouchette! Selon ma mère, Papi a appris cette recette du cuisinier de son lieu de travail et il l’a préparée la première fois alors qu’elle était adolescente, dans les années 1970. Papi travaillait pour l’Ermitage Saint-Antoine, l’un des quatre sanctuaires catholiques nationaux du Québec, principale attraction touristique et l’un des rares lieux d’importance architecturale, culturelle et historique du village. Le cuisinier de l’Ermitage, prénommé Jean-Marie, cuisinait cette recette pour en nourrir les fidèles pèlerins au restaurant du complexe et l’aurait donnée à mon grand-père.

Je dis que ce plat témoigne de l’isolement de la région, car ces recettes « exotiques » pour l’époque constituaient pour ainsi dire le seul semblant de contact culturel que les Québécois vivant à l’extérieur de Montréal et Québec avaient avec les autres peuples du monde. Ils étaient trop pauvres pour s’offrir des voyages à l’étranger et même aujourd’hui encore, les immigrants boudent souvent les régions rurales.

Histoire de la recette

Qu’est-ce que le « steak mexicain »

Avant de parler d’histoire, je devrais peut-être vous expliquer en quoi consiste le steak mexicain. D’abord dans ma famille, il s’agit de l’un des très rares plats qui a le privilège de se faire présenter dans un beau plat de service sur un lit de riz blanc immaculé. Le steak mexicain est un plat de bœuf sauté dans une très classique et très québécoise sauce au thé et agrémenté d’une tombée d’oignons, de céleri, de poivrons verts et de tomates (les éléments « mexicains »). C’est donc un plat de cuisine fusion née de l’idée que se fait un Jeannois n’ayant jamais voyagé de ce que serait la célèbre fajita si elle était servie sur du riz plutôt que dans des tortillas.

La consommation de riz au Québec.

Le riz fait partie de l’alimentation québécoise dès le début de la colonisation française. Les missionnaires jésuites du XVIIe s. en parlaient déjà dans leurs Relations. Le riz était une denrée extrêmement précieuse puisqu’il était importé de France. Il était donc très courant de le couper avec d’autres céréales ou légumineuses (comme le maïs, les pois) afin faire durer les réserves. Il était aussi très courant de le couper avec du riz sauvage ou « folle avoine » poussant naturellement à Montréal et dans la région des Grands Lacs pour la même raison. Traditionnellement, dans la cuisine québécoise, le riz est cuit dans un bouillon de viande et est servi avec cette même viande.

Les plats de riz « exotiques »

Suivant les différentes vagues successives d’immigration du XXe et surtout l’Expo 67, qui a réellement ouvert tout le Québec sur le monde, le riz a alors commencé à être apprêté de différentes manières. Les Grecs nous ont appris à préparer le riz pilaf, on a baptisé le riz cuit avec des tomates « riz italien » et le riz servi avec des poivrons, des tomates et des oignons en dés a reçu le nom de « riz mexicain ». C’est de ce phénomène qu’est né la recette de mon grand-père.

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La recette

Steak mexicain

Pour 4 à 6 personnes - Préparation : 15 min. - Cuisson : 15 min.

Ingrédients

  • 2 t. de riz blanc à grains longs ;
  • 4 t. d’eau ;
  • 1½ lb de bœuf à griller ou à sauter ;
  • 2 oignons blancs moyens ;
  • 4 branches de céleri ;
  • 1 gros poivron vert ;
  • 2 tomates ;
  • 2 c. à soupe de concentré de bœuf ;
  • 2 t. de thé noir infusé fort ;
  • 1 c. à soupe de beurre ;
  • 1 c. à soupe d’huile végétale ;
  • Sel et poivre, au goût.

Préparation

  1. Lavez le riz, égouttez-le, placez-le dans une casserole avec l’eau, portez à ébullition, baissez le feu au minimum, couvrez et laissez mijoter sans déranger de 15 à 20 min. ou jusqu’à ce qu’il soit tendre.
  2. Pendant ce temps, coupez tous les légumes et la viande soit en dés de 1,5 cm de côté ou en lanières (moi je le fait en lanières, ma mère le fait en dés). Réservez.
  3. Préparez la tasse de thé fort (2 sachets pour 1 tasse d’eau). Réservez.
  4. Faites chauffer une grande poêle à frire à feu vif, faites-y fondre 1 c. de beurre et faites sauter le bœuf jusqu’à ce qu’il soit bien doré environ 10 min. Salez et poivrez, ajoutez le concentré de bœuf, puis le thé. Faites réduire un peu pour obtenir une belle sauce. Versez dans un plat résistant à la chaleur et réservez au four en mode réchaud.
  5. Dans la même poêle (ne la lavez pas), faites frire tous les légumes sauf les tomates dans l’huile à feu vif jusqu’à ce qu’il soient bien revenus et qu’il commencent à dorer, environ 5 min. Salez, poivrez et ajoutez les tomates en fin de cuisson, Retirer du feu immédiatement.
  6. Placez le riz cuit et encore chaud dans un grand plat de service chaud. Disposez le bœuf sauté au centre de riz et arrosez le tout de la sauce. Disposez la tombée de légumes autour du bœuf. Servez.

Notes

C’est ici que je vous livre le secret de polichinelle de cette recette : dans ma famille, on sert généralement le steak mexicain sur un lit de riz Minute. Ne le dites à personne! Chut!

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Bon appétit!