IMG_20200429_183147.jpg

D’la soupe au quoi?

— À soir, j’fais d’la soupe au riz de pâte.

— D’la soupe au quoi?

— J’ai dit : « au riz de pâte ».

— ‘Est au riz ou ben aux pâte? Faudrait que tu te branches.

— C’est d’la soupe poulet et nouille. C’est ma grand-mère qui faisait ça quand j’étais petit.

— Si c’est d’la soupe aux nouilles pourquoi y’a « riz » dans le nom? Ç’a pas rapport.

— C’est de même que ça s’appelle. Laisse faire.

Habitant en Outaouais, assez loin de ma mère-patrie — le Lac-Saint-Jean — j’ai cette conversation à chaque fois que je mentionne cette recette à quelqu’un de nouveau. C’est à croire que la renommée de ce plat qui, pour moi, est presque aussi important mythologiquement que notre tourtière, n’est pas sorti de nos frontières. C’est pourtant une recette très ancienne et très liée à l’histoire de ma région natale.

Comme je l’ai déjà dit, il s’agit de la version jeannoise de la soupe poulet et nouilles. C’est un plat dont j’ai toujours raffolé et que je demande encore souvent à ma mère quand je vais la visiter. Elle tient sa recette de Mamie — sa mère, ma grand-mère — qui elle, la tient de Grand-Maman Desbiens, sa mère, mon arrière-grand-mère qui, elle, la tient probablement de sa mère et ainsi de suite.

Dans la culture occidentale en général, la soupe est considérée comme une entrée, mais dans ma famille, celle-là est une soupe-repas. On la fait plutôt épaisse et consistante. La grande particularité de cette soupe est qu’elle est faite avec des nouilles faites maison que l’on appelle au Lac-Saint-Jean « riz de pâte ». Ne me demandez pas pourquoi : je ne le sais pas. Probablement parce que les nouilles doivent être coupées aussi minces que des grains de riz cuits? Ou parce qu’elles remplissent la même fonction que le riz qui devait être une denrée rare au début de la colonisation du Pays des Bleuets? Nul ne le saura jamais.

Quoiqu’il en soit, cette soupe est la raison pour laquelle je n’ai jamais eu peur de faire de pâtes maison : c’est quelque chose que j’ai vu Mamie, puis Maman faire régulièrement. J’ai même hérité des vieux linges en lin faits de sacs de farine et de sucre décousus sur lesquels Mamie faisait sécher ses nouilles avant de les faire cuire!

Les pâtes pour cette soupe doivent être roulées un peu plus épaisses que pour les pâtes à l’italienne, on ne doit pas voir la lumière du jour lorsqu’on regarde à travers. Elles doivent avoir environ la longueur d’un doigt et doivent être environ la moitié de la largeur des tagliatelles que je vous ai montrées à faire dernièrement. Je dois avouer que je ne suis pas aussi doué que Mamie pour les couper : je les fait toujours trop large. Ma Mamie savait aussi me faire plaisir. J’adorais les bouts de pâtons trop gros pour être du vrai riz de pâte, mais trop petit pour couper qui restaient un peu coriaces sous la dent quand la soupe était prête. Elle en mettait toujours plusieurs pour moi, qui lui demandait sans faute : « Combien tu m’as fais de mottons? »

J’ai aussi des souvenirs de Mamie cueillant dans son jardin ce qu’elle appelait de la « poulette grasse » au début de l’été, avec laquelle elle remplaçait judicieusement les épinards. Elle faisait aussi pousser de la sarriette pour l’assaisonner. J’ai d’ailleurs chéri beaucoup trop longtemps le dernier sac de sarriette séchée venant de son petit jardin derrière chez nous après son départ. La dernière soupe que j’ai faite avec, elle ne goûtait plus grand chose! Mais les souvenirs d’elles étaient toujours aussi présent dans mon cœur…

Histoire de la recette

Vous allez trouver que je me répète, mais encore une fois, il n’y a presque aucune trace écrite de ce plat dans notre littérature. La seule chose que l’on sait, c’est qu’il existe dans toutes les civilisations agraires de l’ancien monde une version de la soupe poulet et nouille. Nos ancêtres français n’y échappent pas. Il est attesté qu’ils font des pâtes depuis au moins la fin du Moyen-Âge ou le début de la Renaissance et la renommée de la poule au pot n’est plus à faire. On a là tout ce qu’il faut pour faire la « soupe au riz de pâte ».

Les pâtes maison au Québec

Ce ne sont pas les Italiens qui ont appris aux Québécois à faire les pâtes. C’était quelque chose que nos ancêtres faisaient à la main bien avant le XIXe s. Notre gastronomie traditionnelle compte plusieurs différents de types de pâtes (voir à ce sujet l’article d’Ève Dumas « Pâtes de chez nous » paru dans La Presse).

Les soupes aux nouilles au Québec

La seule source que j’ai trouvé concernant cette recette se trouve dans l’ouvrage de Michel Lambert, dans le chapitre sur le Lac-Saint-Jean (Histoire de la cuisine familiale au Québec, vol. 3 pt. 1, p. 189). Il raconte qu’il était d’usage de faire ce genre de soupe au printemps ou au début de l’été, alors que toutes les réserves de l’hiver étaient épuisées et que tout ce qu’on avait était une poule pour faire un bouillon, les œufs de ladite poule et encore un peu de farine pour faire des pâtes. Les paysans allaient chercher le reste des nutriments en y faisant cuire les mauvaises herbes qu’on venait d’arracher du jardins comme la «poulette grasse » ou chou-gras (Chenopodium album) ou les « pétards » ou silènes enflés (Silene vulgaris). Ça explique donc pourquoi, dans ma famille, on mangeait ce plat au début de l’été.

La recette

Soupe au riz de pâte

Une recette de Mamie

Pour 6 à 8 personnes - Préparation : 10 min. + 1h30 pour faire les pâtes - Cuisson : 5 minutes

Ingrédients

  • 3 l de bouillon de poulet maison;
  • 2 œufs gros;
  • 200 g de farine;
  • ½ c. à thé de sel;
  • 1 pincée de sarriette séchée;
  • 1 bte de 398 ml de tomates entières (une petite boîte ou la moitié d’une grosse boîte de 796 ml);
  • 1 grosse poignée d’épinards frais (plus ou moins au goût), ou, si c’est en saison, la même quantité de « poulette grasse »;
  • ½ sachet de soupe Lipton (la moitié des vermicelles et la moitié de la base de soupe, c’était le petit secret de Mamie, chut!).

Préparation

  1. Avec la farine, le sel et les œufs, préparez des pâtes fraîches en suivant les instructions de ma recette de l’autre jour, mais en roulant la pâte légèrement plus épaisse et en coupant des pâtes plus étroites (env. 3 mm) et plus courtes (env. 10 cm). Laissez-les sécher le temps de préparer le reste des ingrédients.
  2. Portez le bouillon à ébullition dans une marmite à feu vif. Ajoutez la sarriette.
  3. Pendant ce temps, blanchissez les épinards et hachez-les finement.
  4. Versez les tomates dans un bol et défaites-les en petits morceaux avec une main (attention aux éclaboussures!). Ajoutez les tomates au bouillon.
  5. Lorsque le bouillon tomaté bout, ajoutez le demi-sachet de soupe Lipton, jetez-y vos nouilles maison et faites cuire 4-5 minutes en brassant régulièrement.
  6. Lorsque les nouilles sont presque cuites, ajoutez les épinards. Rectifiez l’assaisonnement.
  7. Servez dans des assiettes creuses avec du pain frais et du beurre.

Notes

Il est primordial que vous utilisiez du bouillon maison pour faire cette soupe. C’est de là qu’elle tire toute sa saveur. Il est aussi tout à fait essentiel que vous la fassiez des nouilles aux oeufs fraîches. Si vous trouvez dommage de « gâcher » une si belle soupe en l’édulcorant avec de la soupe Lipton, vous pouvez tout à fait remplacer le tout par ¼ de t. de vermicelles, 1 c. à thé comble d’herbes salées et une pincée de curcuma pour la couleur jaune.

Dans ma famille, il existe une façon « correcte » de manger cette soupe : vous devez d’abord boire le bouillon à la cuiller pour ensuite déguster les nouilles à la fourchette.

00000IMG_00000_BURST20200429183844585_COVER.jpg

Bon appétit!